Le Roi Baudouin, roi de mon cœur
Dix ans après sa mort, je souhaite
par cette lettre remercier mes compatriotes qui célèbrent la mémoire
du Roi Baudouin que j'aime tant. Il a tracé un sillon qui ne
s'effacera jamais. Cet anniversaire m'incite à exprimer le bonheur
que j'ai connu à ses côtés et qui se poursuit, car plus le temps
s'écoule et plus il me fait vivre. Il m'aide à porter dans la
confiance et dans l'espérance les soucis et les souffrances que nous
connaissons tous.
Beaucoup ne pouvaient pas
connaître sa vraie nature et sans doute est-ce dû pour une part à la
discrétion qu'il cultivait. Etant sa femme, je crois avoir pu
mieux que quiconque apprécier ses qualités. Je l'ai regardé
intensément à chaque moment, car on ne se lasse jamais de contempler
celui qu'on aime. En partageant avec vous la connaissance plus
approfondie que j'ai de lui, je réponds aujourd'hui à l'appel de mon
cœur.
Son amour inépuisable coulait de
source et engendrait le bonheur autour de lui et en lui-même. Mon
mari m'a fait boire à cette source et elle continue à désaltérer
chaque heure de ma vie. Son rire, prêt à bondir, se changeait à tout
moment en un sourire qu'il partageait sans jamais se lasser ni nous
lasser.
Mais Baudouin, comme tout homme, a
vécu des moments difficiles. Un roi n'est pas épargné. Au moment de
succéder à son père, il s'est senti désemparé par la responsabilité.
Il aimait beaucoup son père et se savait peu préparé à cette lourde
tâche. Il disait : " Je ne reçois pas ma force pour demain, mais
seulement pour maintenant. Je dois apprendre à vivre le moment
présent " .
Durant toute sa vie, Baudouin
s'est associé aux joies et aux tristesses de ses concitoyens. Sa
première visite au Congo a laissé le souvenir d'un jeune roi
décontracté et joyeux au milieu des Africains, dans une sympathie et
un attachement réciproques. Pour cette raison, il a beaucoup
souffert des affrontements meurtriers endurés plus tard au Congo par
des Belges et des Congolais.
Les photos permettent de
reproduire les gestes des personnes aimées. Beaucoup de documents
photographiques témoignent de la personnalité joyeuse du Roi
Baudouin. On trouvera évidemment des photos de lui prises lors de
cérémonies officielles où le sérieux est de rigueur.
Sachant ma tendance à prendre la
parole, j'admirais d'autant plus l'écoute généreuse et attentionnée
de mon mari, que ce soit en famille ou dans l'exercice de sa
fonction. Il prenait soin de faire le vide en lui-même pour se
mettre à la place de l'autre. Son esprit lucide et son silence
aimant accueillaient les démunis et les blessés par la vie, comme
tous ceux qui voulaient lui confier leurs peines. Il disait: " Dans
la rencontre, c'est mon cœur qui me suggère les mots, les moments de
silence ".
Confronté très jeune à d'autres
cultures, mœurs et philosophies, il désirait apprendre toujours
davantage sur notre raison d'être et les conditions de vie de
chacun. La conscience de la dignité de chaque personne, qui est
unique, représentait pour lui la quintessence de la sagesse. Le
patrimoine culturel de l'humanité avec ses multiples expressions lui
inspirait un immense respect, mêlé de reconnaissance. Baudouin
savait les accueillir tout en maintenant sa propre identité. Mon
mari me rappelait parfois le bonheur de l'échange : " J'espère que
tu as vidé le tiroir de tes propres idées, parce que s'il est rempli
d'avance, tu ne pourras rien y ajouter ".
Cette ouverture d'esprit et de
cœur, toute naturelle en lui, fut la clé de son émerveillement
inépuisable, qui lui révélait les vraies valeurs de la vie et leur
beauté. Il a conservé intacte la fraîcheur candide de l'enfant, qui
est l'antidote de l'orgueil. Les remarques des autres à son sujet le
conduisaient à une autocritique constructive qui développait en lui
l'humilité. A son décès, une adolescente s'est exclamée: " Il
n'avait pas l'amour du pouvoir, mais le pouvoir de l'amour ".
Dans une affection et un respect
mutuels exceptionnels, le Roi Baudouin et le Roi Albert ont toujours
œuvré de grand cœur en faveur des mêmes valeurs fondamentales.
Quarante années de métier avec
d'innombrables contacts humains ont donné au Roi Baudouin une
compréhension et une sagesse qui lui faisaient mettre en valeur ses
interlocuteurs. Sagesse et savoir ne se confondaient pas dans son
esprit : la sagesse est appelée à croître et le savoir, à être au
service de celle-ci. Toutes ces qualités ont fait de lui, à mes
yeux, un homme vraiment universel. De jour en jour, grâce à lui,
j'apprends encore la valeur de la patience et combien chaque
personne est un cadeau qu'on doit essayer d'aimer toujours plus.
Sans doute beaucoup d'autres que
moi peuvent-ils parler du Roi Baudouin en connaissance de cause. Le
voir comme l'entendre, en bonne et en mauvaise santé, dans ses
peines et ses joies profondes tout au long de nos trente-trois
années communes, m'a fait grandir.
Pour toutes ces raisons, je tiens
à rendre cet hommage à mon Bien-Aimé qui reste pour moi un don
unique, aujourd'hui, demain et pour l'Eternité.
Fabiola